L'Affaire Dreyfus

Le 20 juillet 1894, un homme pénètre dans le bureau du lieutenant-colonel Maximilien Von Shwarzkoppen, l'attaché militaire allemand à Paris, pour demander un visa. Invoquant ses besoins d'argent, l'officier propose à l'attaché allemand de lui fournir foultitude de renseignements sur le plan de mobilisation français (plan XIII). Au service de l'allemagne dès le 15 aout, il fournira entre-autres le plan de mobilisation de l'artillerie française, une description du canon de 120 mm de 1890, ainsi que la décision d'entamer une campagne militaire à Madagascar.

Esterazhy est un ancien du SR [Service de Renseignement ndlr] mais n'en fait plus partie. Cynique, insolent, amateur d'argent et de femmes (ce qui va ensemble à l'époque) il aime les mondanitées et possède de nombreux amis en tout genre. Dans son réseau, on notera tout particulièrement l'ancien capitaine Hippolyte-Salomon Maurice Weil, et le commandant Joseph Henry. Tout trois se sont connus en travaillant ensemble au SR (Henry y travaille toujours d'ailleurs). Histoire d'hommes, histoires d'espions, histoires de femmes. L'épouse de Weil est la maitresse de Saussier (qui, bien qu'homosexuel de notoriété publique n'en dédaigne pas moins les charmes de Mme Weil). Pas jaloux le moins du monde, Mr Weil et Mr Saussier, le mari et l'amant sont les meilleurs amis du monde. Car Saussier est un homme important. Très important même, en cas de guerre, il est promis au rang de Généralissime...

La proposition d'Esterazhy à Shwarzkoppen ne manque pas de susciter l'intéret de l'attaché militaire allemand. Par souci de précision, Esterazhy donne à Shwarzkoppen une lettre listant les "fournitures" qu'il peut effectuer aux allemands. Shwarzkoppen prend acte et, en officier précautionneux, jette la lettre en boule dans sa corbeille à papier. Evidemment la femme de ménage de l'ambassade, Marie Bastian (agent "auguste") travaille pour les services français et fouille régulièrement les poubelles de l'attaché militaire. C'est ainsi que la lettre (non signée) arrive au SR sur le bureau de Henry.

Une taupe, c'est facheux. La raison d'exister du Contre-Espionnage est que ce genre de chose n'arrive pas. Jean Sandherr, chef du SR réunite donc sa petite équipe (les services secrets de l'époque ne comptenet que 6 ou 7 membre actifs) et on dresse une liste de qui aurait pu avoir accès en même temps à tout les renseignements mentionnés sur la lettre. 12 officiers sont suspect et l'une des écritures apparaît correspondre à celle de la lettre: c'est la plume du capitaine d'artillerie Alfred Dreyfus.

Coup de bol pour tout le monde: Dreyfus est un juif et les milieux militaires de l'époque sont très antisémites. De toutes les façons, Esterazhy ne peut pas être le traitre puisqu'il est ami avec Henry qui le connaît personellement. C'est donc forcément Dreyfus, le juif. Meilleure aubaine encore pour le ministre de la Guerre, Auguste Mercier est justement contesté sur sa droite. Voilà l'occasion en or de prouver que lui, le "ministre qui n'assiste jamais à la messe", sait, quand il le faut, faire tomber le glaive de la justice républicaine sur les traitres (juifs).

C'est décidé, ce sera Dreyfus. Mais on est en République, il faut quand même une enquête avec des preuves. Comme on sait déjà qui est le coupable, l'enquête est une petite formalité dont s'acquittent à la va vite, le commandant Paty de Clam, assisté de Cochefert, le chef de la Sureté générale (ministère de l'Intérieur).

Le 15 octobre, Dreyfus est inculpé d'intelligence avec l'ennemi. A la fin du mois, le journal antisémite de droite "la libre parole" annonce fièrement dans ses colonnes la trahison du juif. C'est le lancement de l'affaire qui va secouer la France pendant plusieures décénnies: l'affaire Dreyfus. Dreyfus, qui nie farouchement, est condamné à la déportation à vie à l'île du Diable, dégradé en public dans la prestigieuse cour de l'école militaire et insulté dans les journaux. Ca fait beaucoup pour un seul homme et certains commencent à avoir des doutes. D'accord les juifs sont forcément des traîtres mais quend même, le dossier est vraiment léger. Pour une affaire comme celle là, il lui manque au moins 3 ou 4 centimètres d'épaisseur. Mais c'est trop tard, on a le coupable, on ne peut tout de même pas revenir dessus. Dreyfus innocent ce serait une catastrophe pour le ministre. Le travail du SR durant cette période sera donc d'alimenter le dossier en fausse preuves histoire d'être bien sur qu'un scandal potentiel ne retombe pas sur le ministre de la Guerre.

Mais dans le monde de l'espionnage, peut-être plus encore qu'ailleur, le manque de rigueure et la manipulation politique entraine des conséquences très nuisible pour ceux qui en sont les auteurs. Car le travail du SR n'est pas, à l'origine d'inculper les innocent mais de démasquer les vrais traîtres. Ce travail n'ayant pas été fait, le vrai traître est toujours actif. Esterazhy continue ses visites à l'ambassade allemande. Mais Shwarzkoppen apprécie de moins en moins la qualité de son transfuge. Les renseignements, bons à l'origine deviennent de plus en plus vaseux et l'attaché militaire allemand se méfie. Une manoeuvre d'intoxication habilement montée ne ressemblerait pas à autre chose: une poule aux oeufs d'or arrivant dans son bureau avec des renseignements de première main et la qualité s'amoindrissant avec le temps.
Shwarzkoppen est donc persuadé que les renseignements d'Estarazhy sont une intox montée par le SR français. Tout celà lui parait très louche et en plus, avec l'arrestation de Dreyfus, il a compris qu'on fouillait dans ses poubelles.

Shwarzkoppen prend donc la décision de sacrifier sa source pour vérifier si ses renseignements sont valable ou si c'est bien une intox. De toute façon les renseignements d'Esterazhy sont devenus de très mauvaise qualité, il ne perdra donc pas grand chose en le sacrifiant. Shwarzkoppen rédige négligemment un document (le "petit bleu") sur lequel il indique clairement le nom et l'adresse d'Estarazhy et jette le document à la poubelle dont il se sert désormais comme boîte aux lettres. Si Esterazhy est un vrai traître, il sera inculpé et si c'est un agent-double, personne ne lui fera rien, c'est donc le moyen ultime d'en avoir le coeur net.

Le "petit bleu" fait effectivement l'effet d'une bombe mais pas du tout dans le sens qu'imaginait l'attaché miltaire allemand. Car le petit bleu arrive non pas sur le bureau de Sandherr (qui a quitté le SR pour cause de maladie chronique) mais sur le bureau d'un nouveau chef: le lieutenant colonel George-Marie Picquart. Picquart est aussi antisémite, comme nombre des officiers français de l'époque mais lui, en revanche, c'est un bon officier. Si le traître est Esterazhy, ce n'est pas Dreyfus et il importe beaucoup plus à la sureté de l'Etat de démasquer le vrai traître plutôt que d'accabler le juif.

Picquart reprend donc l'enquête à zéro pour démasquer le vrai traître mais l'ambiance au SR n'est pas du tout de son coté. Inculper Esterazhy, c'est innocenter Dreyfu et innocenter Dreyfus, c'est avouer que l'armée et le ministre de la guerre ont tout monté de toute pièce. Il doit donc reprendre l'enquête sans en référer à personne ni au dessus (au ministre Mercier) ni en dessous (à son adjoint Henry qui est un ami d'Esterazhy. Et c'est là qu'il devient très suspect. Pourquoi un officier des SR chercherait à démonter la culpabilité d'un traître? Suspect, le chef des SR donc, en haute sphère on charge son adjoint, Henry, de surveiller les agissements douteux de Picquart. Henry passe donc des deux ou trois cotés de la barrière: il a accès à l'enquête, il surveille son chef et il est (forcément) en contact avec Esterazhy pour lui demander si ce qu'on raconte est vrai ou pas (ou alors trempe-t-il dans la magouille depuis le début). Les preuves de Picquart sont de plus en plus accablantes et Henry doit donc à tout prix en rajouter sur Dreyfus. Il fabrique à la hâte un faux document, techniquement très mal fait qui prouve sans doute aucun que c'est Dreyfus le coupable.

Pour que Picquart arrête ses élucubrations, on le mute en Tunisie. Quand à Esterazhy, mis en cause par Picquart, on prend tout de même la peine de lui faire passer la petite formalité de se faire acquitter en conseil de guerre.

Mais il n'y a rien à faire, Dreyfus n'est pas coupable. L'enquête de Picquart (qui passe désormais du coté de Dreyfus) à redonner un coup de fouet aux "Dreyfusard" qui portent l'affaire en politique par l'intermédiaire d'Emile Zola et de son fameux "j'accuse".

Le débat est énorme. Bien plus qu'une affaire d'espionnage, bien plus qu'une affaire d'antisémitisme. Quoi qu'on en dise, si l'origine de l'affaire est bel et bien de l'antisémitisme, les Dreyfusards comptaient des antisémites dans leurs rangs défendant la justice et la vérité et les anti-dreyfusards ne'étaient pas tous antisémites. L'affaire Dreyfus, au niveau politique oppose deux conceptions: les Dreyfusards sont partisans de la justice et de la vérité. Quitte à remettre en cause le rôle de l'armée. Les anti-Dreyfusards, même parfois convaincus de l'innocence de Dreyfus, insistent sur la necessité de protéger l'armée en vue de la revanche contre l'Allemagne.

On évoque plusieures hypothèse pour expliquer la génèse de l'affaire, nous vous mettons les plus crédibles:

1) Une alliance secrète entre Esterazhy et Henry depuis le départ, Henry pour couvrir son ami (ou son éventuelle source de "retrocomissions") en accablant Dreyfus aurait donc tout monté au sein du SR. Le reste des officiers antisémite, aurait marché dedans par conviction.

2)Une combine commune entre Saussier, Esterazhy, Weil et Henry. Saussier, gouverneur militaire de Paris aurait cherché à se créer son propre SR personnel soit par intéret financier (la trahison serait donc commune à tout ces gens), soit pour l'hypothèse numéro 3: l'intoxication.

3) Une manoeuvre très subtile d'intoxication montée au niveau même du ministre de la guerre: polariser l'attention de l'allemagne sur le canon de 120 mm alors que la véritable reine de l'artillerie française était en fait le canon de 75. Cette hypothèse est crédible car cette manoeuvre d'intoxication sera réellement menée avec succès par la suite. Les spécialistes évaluent entre 5 et 7 ans le retard pris par l'Allemagne aiguillée sur cette fausse piste.
Le SR, tenu à l'écart de l'opération, aurait tout fait foiré découvrant l'existence du traître et Henry aurait donc tout mis sur le dos de Dreyfus pour protéger la manoeuvre. Esterazhy est de toute façon la personne qui correspond à toutes le hypothèses, criblé de dettes, il peut être payé et manipulé par n'importe qui.

Dreyfus ne sera officielement réhabilité qu'en 1906. Esterazhy, lui s'exile à l'étranger où il mourra en 1923.

Zola meurt en 1902 étouffé par un mauvais réglage de son poel. Notons bien qu'à l'époque, les gens savait se servir d'un poel et comment le regler et personne ne mourait de cette façon.

Pour ceux que celà intéresse, les archives du SR français n'ont jamais été détruites ni classé. Les allemands, en arrivant à Paris à la seconde guerre mondiale les ont prise et ramenée à Berlin pour les étudier. Les Russes, en arrivant à Berlin les ont voler à leur tour pour les emmener à Moscou. Elles ne sont revenues en France qu'à coup d'agenouillement diplomatique dans les années 90. Elle sont actuellement au Fort de Vincenne au Service Historique de l'Armée de Terre (où se trouvent aussi, moins accessibles, les archives personelles du Général Rondot) toujours dans les chemises russes. Avis aux amateurs...

(source principale: FALIGOT, Roger et KAUFFER, Rémi, Histoire mondiale du renseignement, T.I, 1870-1939, Robert Laffont, Paris, 1993)

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