On offrit au roi une belle esclave
chinoise. Il était ivre alors, il voulut en abuser, mais il ne
put vaincre sa résistance. Irrité contre elle, il la donna
à un esclave, un vrai monstre de difformité, qui obtint
par la violence ce qu'elle avait refusé au prince.
Le lendemain, le roi chercha cette même fille, mais on lui apprit
ce qu'il avait fait dans son ivresse, et tout ce qui était arrivé.
Transporté de colère, il ordonne qu'on attache l'Ethiopien
avec la fille, et qu'on les précipite tous les deux du haut des
tours. On allait exécuter la sentence lorsqu'un courtisan, d'un
naturel doux et humain, se jetant aux pieds du prince, lui dit:
"L'Ethiopien est innocent; tous les serviteurs du roi sont accoutumés
à recevoir ses dons et à en faire usage.
- Mais, reprit le roi, s'il avait su se contenir une nuit seulement,
aurait-il donc fait une faute?
-O grand prince! répondit le courtisan, n'avez vous pas ouï
dire que si quelqu'un est dévoré par la soif la vue d'un
éléphant furieux ne peut l'empêcher d'approcher
de la fontaine, et qu'un hypocrite respectera peu la loi du jeûne
s'il est seul, et s'il a sous les yeux les apprêts d'un festin?"
Le roi révoqua la sentence en riant.
"Eh bien, dit-il, je te donne le nègre. mais que ferai-je
de la fille?
-Il faut la donner au nègre, répond le courtisan; puisqu'il
en a mangé la moitié, accordez-lui le reste."
Saadi, poête
persan du XIIIeme siècle, Le Jardin des roses, Editions Lidis,
Paris.
