e Blog de Magog

Dreyfus dégradé aux invalides

Clair comme de l'eau de roche à contre courant

La fin de règne de la dynastie Chirac est apparue sous un jour nouveau ces dernières semaines. Après les premiers ministres jetables, les frasques marocaines du ministre des affaires étrangères, les défaites successives face au 1er flic de la place Beauvau, la crise des banlieues, celle du Cépéheu, la promulgation d'une loi à ne pas appliquer et les dragues de Le Pen par Sarkozy, on vient d'atteindre un nouveau sommet: Clearstream.

Ce qu'il y a d'amusant avec les affaires d'espionnage c'est que dès que ça foire, c'est toujours dû à une histoire complêtement stupide. Lorsque les services secrets font leur travail, on en entend pas parler: libération d'otages, évacuation de ressortissant, attentats évités et arrestations de terroristes: voilà le travail de ceux qui protègent la France dans l'ombre.

Par contre, lorsqu'ils arrivent en pleine lumière, c'est toujours dû à des echecs retentissants et à des affaires idiotes: Dreyfus, Rainbow Warrior, Ben Barka etc. L'affaire Clearstream n'échappe bien sur pas à la règle avec ses coups tordus, ses manipulations internes ses pions qu'on utilise et ses dessous qu'on découvre.

Pour vous, fidèles lecteurs, nous avons décrypté l'affaire, trouvé le mobile du crime, l'arme du crime, le coupable, le couillon qui a des couilles et... le corbeau. Nos conclusions ne reposent sur aucune preuve concrètes mais sur des faiscaux d'indices concordants, issus de recherches personnelles, dont vous pourrez juger par vous même.

A l'origine du monde

"l'affaire Clearstream" remonte au début des années 1970. CEDEL (ancien nom de Clearstream) est une banque luxembourgeoise qui est chargée d'effectuer des transactions entre les banques entre elles. A l'époque, deux collègues: Ernest Bakes et Gerard Soisson sont approchés par deux mafieux italiens et, à leur demande, vont créer, en parallèle de l'activité normal de CEDEL, le système des comptes cachés. Tout marche pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu'au début des années 1980 où certaines choses commencent à déraper. Les deux mafieux qui avaient contacté Bakes et Soisson sont assassinés, Soisson et Bakes sont écartés du système qu'il ont mis en place et qu'ils connaissent par coeur et Soisson meurt d'un "arrêt cardiaque" en Corse en 1983.

Profil bas pour Bakes jusqu'à ce qu'en 1988, un nouveau Pédégé, André Lussi, prenne la tête de Clearstream. Lussi compte bien étendre le système des comptes cachés et élimine progressivement tout ceux qui, au sein de la banque, commencent à avoir des problèmes de conscience. CEDEL voit alors fleurir les comptes pour des banques russes (on est en pleine pérestroïka), colombienne, italienne, pakistanaise, suisse, américaine et même du Crédit Lyonnais.
Lussi élimine ses ennemis au sein de la banque en les identifiant grâce à un habile stratagème: il paye un journaliste pour aller questionner tout le monde et voir ainsi qui est prêt à parler. Une fois identifiés, les démissions pleuvent et le système s'obscurcit. Bakes, qui en connaît très long sur le système qu'il a mis en place se méfie grandement des journalistes financiers et prend contact avec Denis Robert, un ancien de libération qui n'a rien a voir avec le monde de la finance.

Bakes arrive donc chez Robert avec 10 ans d'archives microfilmées et les deux hommes vont mener une enquête dont les conclusions amènent la sortie d'un documentaire, (les dissimulateurs) diffusé en mars 2001 sur Canal + (90 minutes) ainsi que la sortie du livre "Révélation$" écrit par Denis Robert. L'affaire est énorme, Clearstream attaque en justice pour diffamation et Robert est soutenu par bon nombre de juges qui traitent des affaires d'argent (signataires de l'appel de Genève). Eva Joly (Crédit Lyonnais) Van Ruymbeck (les frégates de Taïwan) etc. Tous soutiennent l'enquête de Robert et Bakes. Ils ont besoin que des journalistes aillent mettre le nez dans les archives et leur débrousaillent un peu le terrain. Ils sont aussi ravis que certains osent dénoncer au grand public des affaires dont eux, les juges, n'ont pas le droit de parler.
Les journalistes sont tous soumis à la loi du "off": on leur dit tout et en contrepartie, ils s'engagent à n'en révéler qu'une infime partie. Mais là, Robert n'est pas soumis à la loi du "off" financier puisque ce n'est pas un journaliste financier. Il envoie tout dans son documentaire et ses livres et c'est là que commence les déboires judiciaires.

Nous sommes au début de l'année 2001: La sortie du livre de Robert (26 fevrier) et la diffusion du reportage (1er mars) fait grand bruit dans la presse internationale. Le Luxembourg ouvre une enquête sur Clearstream (qui finira par un non-lieu et par le rachat de Clearstream par la Deutsch Börse Clearing en décembre 2001). Dans son enquête, Robert met en cause des mafieux Russes, Italiens, des services secrets (qui passent par Cleasrtream pour payer des rançons) des grosses entreprises publiques, bref, que du gros poisson.

Grace au reportage et au bruit qu'il fait, le juge Van Ruymbeck a le vent en poupe. En juin 2001, l'affaire des frégates ressort dans la presse et au tribunal sur le thème des rétrocommissions. Et il en a bien besoin Van Ruymbeck: quoi qu'il essaye de faire, il se heurte au "secret défense" qui ni Fabius, ni DSK, ni Francis Mer (ministres des finances) n'accepteront de lever. Il faudra qu'il attende Michèle Alliot-Marie pour qu'enfin, on lui laisse avoir accès à certains dossiers. "Secret défense" car à l'époque de cette fameuse vente des frégates à Taïwan, Thomson CSF, le vendeur, était une entreprise publique (dont le pédégé s'appelait Alain Gomez). L'entreprise sera privatisée sous Juppé en 1996.

 

2001, l'année de tous les vices

Et il se passe d'autres choses en 2001 que les révélation$ de Denis Robert, en particulier dans le petit monde des services secrets.

C'est l'affaire du compte de Chirac au Japon. (excellent article du monde sur cette affaire) Cette affaire ne commence pas en 2001 mais en fait en 1996 lorsque Osada, un japonais style Bernard Tapis local, annonce son intention d'investir en France 1 million de dollars. Bénédiction de Chirac qui connaît Osada pour avoir passé une nuit dans un de ses hotels lors d'un voyage au Japon.
Juppé, premier ministre du moment, commande à la DGSE (les services secrets français dépendant officielement du premier ministre) une enquête sur Osada. Non seulement Juppé préfère savoir qui sont les particuliers qui investissent 1 million de dollars dans le pays mais il souhaite aussi pouvoir avertir Chirac si le bonhomme est louche et si un éventuel scandale rique de retomber à long terme sur le président de la République (qui montre une tendance récurrente à se faire éclabousser dans les affaires de corruption).

L'enquête sur Osada est confiée au service compétent de la DGSE: une cellule animée par un magistrat financier, Gilbert Flam.
Flam fait donc son enquête, normalement et ajoute aux archives de la DGSE le nom de Osada. Lorsque la banque de Osada est rachetée par un groupe américain, la cellule de Flam continue son travail de veille. Puis, lorsqu'en mai 2000, Osada est poursuivi pour faillite frauduleuse, c'est tout naturellement que la cellule de Flam alimente son rapport.
Plusieures précisions sont ici nécessaire sur le fonctionnement basique d'un service secret. Tout service secret repose sur les archives. Le classement est essentiel. Chaque personne étant mélée de prêt ou de loin à une affaire voit son nom apparaître dans les archives. Par exemple, si on enquête sur un suspect terroriste, on va enquêter aussi sur tous ses contacts. On repère ses contacts par filature, espionnage, etc. et dès que quelqu'un est identifié, on demande une enquête sur la personne. La personne entrera elle-même en contact avec d'autres suspects qu'on essayra aussi d'identifier et ainsi de suite. C'est comme celà qu'on reconstitue le réseau.
Là où l'archivage est primordial c'est que ces fiches sur suspects sont mise à jour. Dès qu'un nom apparaît dans les archives, la fiche de cette personne doit être mise à jour constament, au cas où. Osada étant entré dans les archives par la demande de Juppé, ses activitées sont mise à jour par la cellule qui s'en occuppe (celle de Gilbert Flam) et les gros renseignements (genre faillite frauduleuse) font naturellement l'objet d'un rapport au supérieur hiérarchique.

Et là malheur. Gilbert Flam n'en réfère pas à son supérieur hiérarchique normal (qui est Jean-Pierre Pochon numéro 2 à la DGSE) mais à Jean-Claude Cousseran (sa biographie, en ligne ici) , qui est alors numéro 1. C'est une des tragédies de la cohabitation. Flam et surtout Cousseran sont proches des socialistes et Pochon, lui, est un chiraquien. Durant toute la cohabitation aux services secrets, Pochon se plaint d'être mis à l'écart, de ne pas être informé etc. Bref, de ne pas être numéro un à la place du numéro un. La gauche et la droite en cohabitation dans les services secrets c'est un travail sérieux dans une confiance mutuelle et une continuelle joie de vivre.
Chacun essaye de placer ses pions à la tête du service pour pouvoir enquêter sur l'autre. Quand aux pions, chacun essaye de piquer la place du pion d'au dessus en sapant le pion d'en dessous.

Au mois de septembre 2001, les tensions entre le numéro un (Cousseran) et le numéro deux (Pochon) de la DGSE sont à leur comble. Pochon apprend l'enquête de Flam sur les comptes de Chirac au Japon (car entre temps, avec l'arrivée de la gauche à la tête de la DGSE, l'enquête initiale sur Osada à très probablement virée à la vérification de rumeur sur les comptes de Chirac au Japon). On est pas très sérieux parfois quand on travaille à la DGSE. C'est normal, le travail de base du renseignement c'est la vérification des rumeurs, même les plus absurdes. Même délirantes, folle ou, osons lacher le mot, complêtement connes. Du genre Chirac aurait un fils caché au Japon.

Voilà donc, ce qui a du se passer: les socialistes apprennent la rumeur du fils caché et du compte de Chirac au Japon. Cousseran, sur ordre de Jospin, aurait donc demandé à Gilbert Flam (1er sur le dossier) d'enquêter sur le sujet sans en rendre compte à son supérieur chiraquien (Pochon). Pochon qui veut devenir numéro un à la DGSE apprend la nouvelle et, furieux, va cafeter à Chirac. Chirac, furieux à son tour de voir se propager cette rumeur de mazarin japonais demande alors une enquête interne sur la DGSE et sur qui essaye de le faire tomber.

Chirac appelle donc son fidèle lieutenant, le soldat Villepin et lui commande, en novembre 2001, une enquête sur l'enquête. En effet, Cousseran, le directeur, voyant la réaction de Chirac, commande une enquête interne (qui aboutira à la mise hors de cause de tout le monde) et Villepin, demande à un autre agent secret, de faire son enquête parallèle. L'homme choisit par Villepin pour dénoncer ses petits camarades est le général Phillippe Rondot, "l'as du renseignement".

En mai 2002, Chirac est réélu à 82% et tout les officiers ayant participé à l'enquête sur ses comptes au Japon sont remerciés. Cousseran, la cellule de Flam etc. tous sont priés d'aller se faire voire ailleurs et même Pochon aussi car les militaires de la DGSE n'ont pas franchement apprécié l'attitude du fayot de la classe.
Les postes de numéro 1 et numéro 2 de la DGSE sont attribués respéctivement à Pierre Brochand, un chiraquien, et à Allain Juillet, ex-(et brillantissime) directeur de Marks et Spencer.

Rondot, lui, qui a bien travaillé, est reconduit dans ses fonction de CROS (Conseiller pour le Renseignement et les Opérations Spéciales) auprès de MAM, nouvelle ministre de la Défense. MAM dans ses récentes déclarations sur l'affaire (le Canard enchaîné, Libération) dit ne pas franchement apprécier Rondot et le juge même incompétent. Le Canard révèle que selon MAM, "Ce n'est pas du tout l'as du Contre-Espionnage dont on parle. Il est resté à mon cabinet simplement parce que Carla Del Ponte (procureur du tribunal pénal international pour l'ex-yougoslavie) considérait que Rondot était le seul à pouvoir arrêter les criminels de guerre en Bosnie. Et il n'a arrêté personne". Rondot serait donc un incompétent absolu imposé au ministère de la Défense français par un procureur du tribunal pénal international.

Un jour, la crédibilité nous tuera tous...
Ce qui s'est probablement passé, c'est que Villepin, s'est habitué à travailler avec Rondot par trois fois:

1) Au début des années 1980, Rondot quitte la DGSE et atterrit aux Affaires étrangères où il travaille avec un jeune diplomate, dominique de Villepin et Un future cadre de EADS: Jean-Louis Gergorin.

2) lorsque Villepin dirigeait le "Cabinet noir" de l'Elysée, chargé de déminer les scandales financiers du président Chirac. (info Libération); A coupler avec une info du monde qui précise que durant les années 1997-2002 (c'est à dire Jospin) Rondot rendait compte à Villepin des dossiers internes traitant du président Chirac.

3) Pour identifier les auteurs du "complot" contre les comptes de Chirac au Japon.

La probabilité est donc que Rondot a été imposé à MAM par Chirac lui même sur les conseils et bons offices de Villepin pour services rendus à la nation.
Tout ce fatras est indispensable pour bien comprendre dans quel état d'esprit a pu naitre le complot le plus stupide de l'histoire des renseignements: l'affaire Clearstream.

 

Je vole

Un autre retour s'impose sur le monde merveilleux de l'aéronautique français.

Nous retournons en 1998 chez Matra aéronautique, une entreprise du groupe Lagardère. Durant les années 1990, c'est Noël Forgeard qui dirige l'entreprise et se bat contre l'autre monstre de l'armement: Thomson CSF. La bataille est très dure et les coups sont très bas. Le président de Thomson, Alain Gomez, monte une opération appelée Couper les ailes de l'oiseau. Dans cette opération Thomson remporte de gros contrats dans la vente d'armes à... Taïwan.
En 1997, Juppé privatise Thomson et Forgeard essaye de racheter l'entreprise. Le projet de fusion Matra-Thomson échoue et ressortira plus tard sous la forme d'un projet de fusion EADS-Thales (c'est à dire la même chose avec des noms différents).

Suite à cet échec, Forgeard quitte Matra en 1998 et prend la tête d'Airbus avec son fidèle lieutenant Delmas. Du coté Matra, Lagardère confie la direction à Camus et son fidèle lieutenant Jean-Louis Gergorin. En Juin 1999, Matra prend le contrôle d'Airbus et Forgeard revient donc sous les ordres de son ancien patron, Lagardère. Oui mais voilà, Airbus dépend maintenant de Matra et Forgeard est donc aussi sous les ordres de son pire ennemi, l'homme qui a pris sa succession à la tête de Matra: Camus.

C'est à ce moment là que les coups bas vont commencer entre les deux camps. Camus-Gergorin contre Forgeard-Delmas, l'enjeu, c'est la tête du projet franco-allemand EADS qui naitra le 10 juillet 2000. La direction de EADS est bicéphale, moitié allemande, moitié française. L'Etat détient 15% du capital, ajouté au 15% pour Lagardère=30%. Les Allemands détiennent exactement la même part de 30% avec la même division.
Et là, pour Forgeard, horreur: c'est Camus qui est choisit pour être le co-président Français d'EADS. Gergorin, lui, devient vice-président.

Mais Forgeard, avec la direction d'Airbus, a d'autres cartes en main. Il soumet directement à Lagardère (et donc sans passer par Camus, son supérieur hiérarchique) le fameux projet de l'A380, ce fleuron de l'aéronautique. Lagardère marche et le projet A380 est officiellement lancé le 19 décembre 2000. C'est une grande victoire pour Forgeard et Delmas car il vont empocher plein de fric et se placer en tête de la compétition qui se déroule pour prendre la tête d'EADS. Car le renouvellement des cadres d'EADS est prévu pour 2005. Forgeard et Delmas ont donc 5 ans pour prouver à Lagardère que ce sont eux qui engendrent le plus de fric avec Airbus et de leur coté, Camus et Gergorin ont la même période pour prouver la même chose avec EADS.

Gergorin, numéro 2 d'EADS est donc très ennuyé en ce début d'année 2001 (il sort d'ailleur juste de dépression). ses ennemis, Forgeard et Delmas viennent d'obtenir du saint patron le lancement du projet A380 grâce auquel ils sont pratiquement sur d'obtenir la victoire en 2005. Du fric, des contrats, des cérémonies en grande pompes, des créations d'emploi pour la France, des félicitations des politiques... C'est très mauvais pour mon poste de vice président.
Voilà ce qu'il se passe dans la tête de Gergorin. Des grosses tracasseries et problèmes existentiels. Cherchant la contre-attaque, il ne trouve pas. Il a beau se creuser la tête pendant 2 mois, rien ne vient. Las, il s'asseoit sur son canapé, se décapsule une bière et allume la télé. Canal +, 1er mars, 90 minutes: "les dissimulateurs". Un documentaire de Denis Robert sur les dessous de la finance internationale. Gergorin n'y pense pas tout de suite. Absorbé par le documentaire, il se détend, se laisse emporter par ces théories du complot dans lesquelles il trempe toute la journée. Bien foutu ce documentaire, des mafieux russes, italiens, le crédit Lyonnais tout ça...

L'affaire explose dans les journaux. Toute la presse économique en parle, Cleartsream attaque Denis Robert, et Denis Robert est soutenu par le juge Van Ruymbeck. Tiens Van Ruymbeck, c'est celui qui enquête sur les frégates de Taïwan et sur les sales coups de ce salopard de Gomez. Les affaires suivent leur cours pour Gergorin. En même temps que les déboires de Clearstream, il est aussi au courant des déboires de la DGSE et de ses conflits internes. De l'enquête de Rondot sur la DGSE avec lequel il est toujours en contact. Des petits coups que Villepin trafiquotte au cabinet noir de l'Elysée, pour sauver son président et couler ses ennemis. Il ressort clairement de la déposition de Rondot que Gergorin est en contact avec lui et Villepin durant toute cette période.

Puis, en Mai 2002, c'est la réélection de Chirac. Un nouveau coup dur pour Gergorin: Lagardère envoit Jean-Pierre Joulin (un ancien journaliste du Nouvel Observateur passé chez Lagardère) pour aller chez Villepin faire du lobbying. Lui qui connaît Villepin depuis plus de trente ans, qui l'a pris sous son aile au ministère des affaires étrangères quand Villepin a commencé sa carrière, lui, Gergorin, est coiffé au poteau par Joulin. Ca commence à sentir le roussi pour son poste à EADS. Si Lagardère préfère envoyer Joulin représenter ses intérets chez Villepin, c'est clairement que Gergorin est de moins en moins dans les petits papiers du grand patron.

Mais il y a pire avec la réélection de Chirac. Car Noël Forgeard, l'ennemi, l'homme qui risque de prendre la présidence d'EADS est un ami personel du président. Il a été aux cotés de Chirac lorsque celui-ci était premier ministre en 1986. Et Chirac appui Forgeard pour le poste de dirigeant d'EADS. La réélection de Chirac c'est donc un sale coup pour Gergorin qui risque de perdre sa place et d'être remplacé par Delmas, le fidèle lieutenant de Forgeard.

Gergorin se casse donc la tête pour trouver une solution a ses problèmes durant tout l'été 2002. C'est ce même été que la DGSE est complêtement vidé de ceux qui avaient enquêté sur les comptes de Chirac et, toujours ce même été, un homme va aller en prison.

Le Libanais

Cet homme est une des clés de l'affaire Clearstream. Il s'appelle Imad Lahoud et c'est un informaticien hors pair qui a travaillé sur les réseaux de financement terroristes. Accessoirement, c'est aussi le gendre de François Heilbronner. Heilbronner est un ancien du président Chirac. Il a été son directeur de cabinet entre 1975 et 1976 et une nouvelle fois en 1986. En 1997, Heilbronner et son gendre Imad Lahoud, se mettent ensemble pour créer un fond d'investissement privé: le Volter Fund. Ils contactent leurs amis, les incitent à investir et, en 2001, le volter fund fait faillite : 42 millions de dollars ont disparus des caisses. Heilbronner s'en sort, Lahoud, lui, passe par la case prison pour trois mois de préventive. Il effectue sa peine durant cet été 2002 où Gergorin cherche une combine.

Gergorin connaît très bien Imad Lahoud. D'une part, le Volter Fund est encore une affaire qui a dû passer au cabinet noir de villepin pour éviter que Chirac ne soit éclaboussé par les faillites de ses anciens amis. Gergorin a donc du en entendre parler. Plus proche de lui, encore, il y a Marwan Lahoud, le frêre d'Imad Lahoud, qui fait des missiles pour EADS. On se prend un café avec un fournisseur, on lui demande comment va la famille, tout ça...

Encore mieux, Lahoud et Rondot se connaissent. Pas directement en fait, ça remonte au Mandat Français durant l'entre deux-guerres: Papa Rondot et Papa Lahoud ont mis sur pied les services secrets libanais (le célèbre 2ème Bureau). Qu'ils se connaissent d'avant ou non, Rondot déclare aux juges que Gergorin lui présente Lahoud en Janvier 2003. Gergorin met Rondot et Lahoud en contact en disant à Rondot que Lahoud est un informaticien génial qui a géré les fonds de riches familles arabes et connaît les circuits des petro-dollars. Gergorin conseille à Rondot de faire embaucher Lahoud à la DGSE.

En fait Gergorin a du murir son plan durant l'été 2002, récupérer Lahoud à sa sortie de prison (comme dans les films de gangsters) et mettre un coup au point avec Lahoud durant l'automne 2002. En Janvier, après que les remous internes à la DGSE se soient calmés, il introduit Lahoud à la DGSE comme agent dormant en attendant le moment propice. Lahoud travaille pendant quelques mois à la DGSE qui le considère comme "difficile à traiter" (déclaration de Rondot aux juges). Ca parait normal, Lahoud n'est pas un agent de la DGSE mais de Gergorin.

La mort du patron

le 14 mars 2003: coup de tonnerre dans la finance. Jean-Luc Lagardère meurt.

C'est un tremblement de terre. Jean-Luc Lagardère était le seul ciment entre ses "Lagardère boys" qui se livrent entre-eux, une lutte sans merci. Chacun s'est constitué des réseaux et chacun en joue pour couler ses ennemis. Lagardère gérait tout ça comme un général en campagne, sachant accorder sa confiance ou la retirer, confier telle ou telle bataille, doubler les hiérarchies au gré des combats et du fric à faire dans le monde merveilleux de la vente d'arme.

C'est le fils de Lagardère, Arnaud Lagardère, qui prend les rènes de l'empire. Chacun active ses réseaux et ses alliances pour se placer dans les petits papiers du nouveau grand patron.

On a toujours deux camps: d'un coté Camus et Gergorin à la tête d'EADS, de l'autre Forgeard et Delmas à la tête d'Airbus (qui est la poule aux oeuf d'or d'EADS). Jusque là, tout va bien mais la réélection de Chirac change la donne. Car la finance ne suit pas la politique. Forgeard est l'ami de Chirac qui fait pression pour qu'Arnaud Lagardère mette Forgeard à la tête d'EADS. Et Gergorin est l'ami de Villepin du temps où Gergorin dirigeait le centre d'analyse et de prévision du quai d'Orsay (sorte de service secret des affaires étrangères) et où Villepin commençait sa carrière diplomatique dans ce même organisme. C'est aussi durant cette période que Rondot et Villepin vont commencer à travailler ensemble sous les ordres de Gergorin. (En fait, c'est, selon toute vraisemblance, ce même trio qui animera le "cabinet noir" de l'Elysée chargé de déminer les scandales touchant le président et d'en miner d'autres contre ses ennemis.)

La mort du grand patron chez Lagarèdre doit placer l'ensemble de l'empire dans un climat pourri de suspicions, de coups bas et de paranoïa collective. Personne ne sait qui va sauter et les rumeurs courent, courent. Gergorin clame, à qui veut l'entendre, que Lagardère a été assassiné par des mafieux russes. C'est à ce moment et en raison de cette paranoïa latente que Gergorin va activer son Lahoud, placé à la DGSE.

Car c'est bizarrement en ce même mois de mars 2003 que Lahoud prend contact avec... Denis Robert. Le journaliste travaille toujours sur Clearstream et l'informaticien se présente comme un pro de la finance obscure, prêt à lui donner un coup de main. Denis Robert, ravi de voir des soutiens apparaître d'un coup de baguette magique, remet à Lahoud des listings de comptes Clearstream. La chronologie des évènements montre que ce sont ces listings qui vont servir de base aux listings trafiqués, pillier de l'affaire clearstream. Encore mieux, Lahoud dira à Rondot qu'il a obtenu des renseignements en fouillant discrètement dans l'ordinateur de Denis Robert (déclaration de Rondot aux juges). Que ce soit vrai ou non, celà en dit long sur les méthodes de Lahoud.

Lahoud est à la DGSE et utilise très probablement le matos et les archives des services secrets pour commencer à trafiquer les listings que lui a remis Robert. En septembre 2003, Lahoud est remercié par la DGSE qui le juge peu efficace (normal, le libanais ne doit fournir que des renseignements bidons et demander des accès à certains dossier sensible).
Lahoud remercié, c'est ennuyeux pour Gergorin car son agent perd du coup le matos sur lequel il travaille et surtout l'accès aux dossiers dont il a besoin pour monter les listings bidons. Gergorin engage donc Lahoud chez EADS (pour le matos, probablement) et, en parallèle, Lahoud fait l'objet d'une procédure d'habilitation au "confidentiel défense" (pour l'accès aux dossiers). L'information émane de la déclaration de Rondot aux juges. Rondot ne précise pas d'où émane la demande d'habilitation (logiquement, elle doit émaner de la personne qui a engagé Lahoud chez EADS, c'est à dire Gergorin). Lahoud n'obtient surement pas son habilitation pour deux raisons, l'une étant que Rondot informe le service responsable de l'habilitation que Lahoud a eu des démélés avec la justice. L'autre raison sera un "coup" de Gergorin qui apparaît plus tard.

En novembre, enfin, des rumeurs de personalités ayant bénéficiées de rétrocommissions dans l'affaire des frégates de Taïwan commencent à courir chez EADS. Gergorin contact Rondot, lui parle des rumeurs d'assassinat de Jean-Luc Lagardère par la mafia Russe et des listings Clearstream qu'il sort de sa poche et lui remet en main propre (déclaration Rondot).

Voilà nombre d'éléments intéressant à mettre bout à bout:
-Lahoud est introduit à la DGSE sous patronnage de Gergorin en janvier 2003
-En mars 2003, juste après la mort de Lagardère, Lahoud prend contact avec Denis Robert, qui lui remet des listes de comptes Clearstream.
-En septembre 2003, la DGSE se sépare de Lahoud qui est engagé chez EADS par Gergorin et "quelqu'un" cherche à lui donner accès à des dossier "confidentiel défense"

-Le 5 novembre 2003, Gergorin convoque Rondot dans son bureau et lui remet... les fameux faux listings clearstream.


Du comment et du pourquoi on trafique un listing

"Ce ne sont pas les hommes politiques [Rocard, Strauss-Khan, Madelin, Fabius, Nagy et de Bocza (les patronymes de Nicloas Stéphane Sarkozy Nagy de Bocza) ndlr] qui m’ont le plus surpris, ce sont plutôt les noms de fonctionnaires et militaires appartenant à nos services :
le général Heinrich, ancien directeur du Renseignement militaire, M. Martini, chargé de la défense du patrimoine à la DST, M. Squarcini, numéro 2 des Renseignements généraux, M. Gilbert Flam, magistrat en détachement à la DGSE, M. Alain Chouet, responsable du contre-espionnage à la DGSE et supérieur de M. Gilbert Flam, le colonel Klebnikoff, ancien du SGDN puis responsable de Thomson pour les Etats-Unis, avant d’exercer à l’époque des faits la direction d’une ONG s’occupant de la reconstruction d’un village en Chine.
La liste comprenait également les noms de Gomez, Delmas et Martinez, ainsi que les vedettes du show-biz Alizée et Laetitia Casta.
Il y avait également Jean-Pierre Joulin, qui est journaliste me semble t-il, ainsi que des Russes, un suisse dirigeant une société de sécurité dont le nom m’échappe, deux ou trois personnes italiennes. En tout cas, il devait y avoir une centaine de noms."
(Déclaration du Général Rondot faite aux juges)

C'est en examinant les noms impliqué dans le listing qu'on comprend, en fait, toute la manipulation, ce qu'elle vise et de qui elle émane. L'idée est en fait d'associer certaines personnes aux ennemis de ceux qu'on cherche à se mettre dans la poche. Le principe est vieux comme le monde: les amis de mes ennemis sont mes ennemis. Le tout baignant dans une ambiance de crédibilité, c'est essentiel. Enfin, toute la liste joue sur un autre principe vieux comme le monde: "je l'ai toujours su!". C'est ce qu'on dit lorsqu'on voit apparaître dans une affaire louche, le nom des gens qui ont jadis complotés contre vous ou qui vous veulent du mal. Examinons donc de qui il s'agit:

Nous avons donc, en premier lieu le nom de tous les responsable ayant enquêté sur les comptes de Chirac au Japon. D'une part ça justifie que ce soit Rondot qui soit chargé de l'enquête (puisque c'est le boulot de Rondot à la défense d'enquêter sur les services secrets), et surtout, ça implique que Chirac recevra, par sa ministre de la défense, une enquête interne impliquant le nom de personne qu'il déteste et qui ont "complotés" contre lui ("je l'ai toujours su!"). Ces noms sont là pour que Chirac fasse le lien ennemi-reste du listing.

La crédibilité: Toute manoeuvre d'intoxication doit apparaître crédible, c'est la base des base. L'habitude des services secrets est donc de mélanger les vrais renseignements à l'intoxication, le tout étant transmis à celui qu'on veut intoxiquer par un canal crédible (en l'occurence ici, ce sera le ministère de la défense qui transmettra au président Chirac le rapport d'enquête de Rondot). On trouve donc, dans la liste des personalités susceptible d'avoir trempé dans l'affaire des frégates de Taïwan: le pédégé de Thomson à l'époque des faits (Alain Gomez) un resposable de la finance occulte à la DST à l'époque des faits, le nom de responsable politique ayant refusé au juge Van Ruymbeck (chargé des frégates) l'accès aux dossier sensibles de l'affaire (DSK, Fabius...), des anciens ou futurs responsables de Thomson (Klebnikoff).
A ce niveau, on relève un grave défaut dans le listing: aucun des noms cités n'est réellement impliqué dans l'affaire des frégates. Le listing corrige cette lacune en cherchant à embrouiller et à obscurcir. On trouve donc des noms n'ayant rien à voir avec l'affaire des frégates mais qui sont là pour "faire le lien" entre les organismes: Klebnikoff pour le lien Thomson-SGDN (la défense), Martini, chargé du patrimoine à la DST et procureur à l'époque de la vente des frégates pour faire le lien DST-Frégates; Fabius et DSK qui ont tout deux eu leurs noms associés à des scandales politiques (crédibilité) et qui ont tout deux refusé au Juges l'accès aux dossiers des frégates sont là pour faire le lien Politique-frégates etc.

En obscurcissant au maximum, l'auteur du listing cherche à combler ses lacunes en recréant une énorme théorie du complot qui associe la crédibilité, la paranoïa (toute théorie du complot repose sur la paranoïa), le gros coup de filet (avec des noms de personalités politique de haut niveau) et le petit plus délirant avec Alizée, Laétitia Casta ou Alain Minc (grand sarkozyste au demeurant): plus un mensonge est gros, plus il a de chance de marcher. On en profite aussi pour taper un coup sur Joulin, c'est à dire sur celui qui a été choisit par Lagardère pour Lobbyser Villepin et donc forcément à la place de Gergorin.

Tout le montage repose sur deux pilliers qui alimentent de manière crédible la théorie du complot:
- L'affaire des frégates qui n'en finit plus de durer et qui est récemment repartie avec les rétrocommissions
-Clearstream qui a été recemment dénoncé par Denis Robert, qui fait grand echo dans la presse financière et qui dénonce les activités d'une banque se situant exactement au coeur d'affaires du style de celle des frégates.

Le listing, en fait, c'est une série de mouvements de comptes en face desquels on a mis tous ces noms: des comptes créditaires et deux comptes débiteurs. Seulement deux personnes, donc, auraient payés la centaine d'autres: Alain Gomez, ancien pédégé de Thomson au moment des frégates, et Phillipe Delmas: numéro 2 d'Airbus, lieuteneant fidèle de Forgeard et préssenti pour piquer la place de Gergorin à EADS en 2005.


Nicolas Stéphane Sarkozy Nagy de Bocza

L'auteur du listing a pris soin de dissimuler lourdement le nom de Sarkozy derrière ses deux autres noms: Nagy et de Bocza. Ce listing arrive sur le bureau de Dominique de Villepin tout comme il est arrivé dans les mains de Rondot c'est à dire par Gergorin.
Villepin, ce génie absolu, a l'oeil évidemment attiré par les politiques de gauche figurant sur le listing et par les noms de Nagy et Bocza. Son puissant cerveau déduit immédiatement qu'il s'agit de Sarkozy, son pire ennemi politique du moment.

Le procédé employé par l'auteur du listing est d'une simplicité enfantine qui convient parfaitement à Villepin. En dissimulant grossièrement Sarkozy derrière ses autres noms, l'auteur du listing va obliger Villepin a un processus intellectuel de traduction et donc, d'appropriation de l'intox. Villepin, tellement fier et imbu de lui même d'avoir deviné tout seul qu'il s'agit de Sarkozy sera persuadé que c'est lui qui l'a découvert. L'intox est forcément vrai puisque Villepin a trouvé ça tout seul et puis, au fond, "on l'a toujours su..."


La réunion du 9 janvier 2004: trois hommes et un couffin

Pour l'homme du cabinet noir de l'Elysée, l'occasion de couler son rival principal est trop belle. Il convoque Rondot à une réunion le 9 janvier 2004, réunion où Gergorin arrive avec son listing. A l'issue de cette réunion du trio infernal, Rondot pond une note personelle qui sera saisie par les juges et apparaît dans la déclaration de Rondot. En voici la teneure principale:

« 9 janvier 2004, 17h30, entretien D. de Villepin
- à son bureau + JL Gergorin
Ops Reflux [opération reflux est le nom donné à l'affaire par Rondot à postériori ndlr]
Jean-Louis Gergorin lui avait transmis une note. (…) Il ne me l’avait pas dit alors qu’il avait été convenu de ne rien écrire à ce sujet.
Instructions du président de la République, auquel Dominique de Villepin avait rendu compte :
- Traitement direct avec le président de la République, prudence cadre secret
- Tenir compte des manipulations politiques.
Les connexions selon Dominique de Villepin + Jean-Louis
Gergorin : des réseaux tangentiels à explorer Fabius, Pasqua, DSK, Jean-C. Marchiani, Squarcini.

L’enjeu politique : Nicolas Sarkozy.
Fixation Nicolas Sarkozy, référence conflit Chirac-Sarkozy.
Compromission P. Ol [Patrick Ollier, compagnon de MAM ndlr] ==> Michèle Alliot-Marie
==> Irak, Libye, Syrie. Dominique de
Villepin ne le sent pas.
==> Ne rien communiquer au ministère de la
défense.
Rôle des américains ==>soutien apporté à Nicolas Sarkozy.
(…) L’action de la mafia russe ; 1 milliard de dollars sortis
==> Clearstream
Message du président de la République à Poutine. Jean-Louis Gergorin le rédigera. Couper le réseau du soutien mafieux russe.
Tolérance du pouvoir russe ==>demander des criblages à la DGSE.
Peter Atanazov. Voir fiche remise par Mahdi [nom de code de Lahoud ndlr] le 02/12/03
Connecter à Alain Gomez.
(…)
Les liens Sarkozy-Dassault ==>Le Figaro
La connexion Pasqua-Marchiani
Compte couplé N. Sarkozy, Stéphane Bocza, à préciser.
Cité par Dominique de Villepin, Michel Roussin, pro Nicolas Sarkozy
(…)
Aucun système branché sur le président de la République.
(…)
Dominique de Villepin insiste sur le croisement des réseaux en dehors des clivages politiques.
Dominique de Villepin demande de démonter le système et d’explorer la nature des relations pour comprendre les opérations qui sont énumérées ==>travail historique à faire.
Dominique de Villepin revient sur le voyage de Nicolas Sarkozy en Chine ==>intérêt financier ?
Jean-Louis Gergorin demande que je m’occupe de la sécurité de Mahdi.

Mon impression : doute persistant. Belle construction intellectuelle montée par Jean-Louis Gergorin et qui accroche Dominique de Villepin ==>la théorie du complot?
Ne pas avancer sans preuves concrêtes.
Le cas Martini. Le cas Marchiani. Squarcini."


Cette note a été saisie chez Rondot dans une armoire blindée (étant de sortie au moment de la perquisition, il n'a malheureusement pas pu indiquer aux juges que la clé était cachée dans son fer à repasser!) Dans sa rédaction elle est très proche de la façon dont on rédige un CR de Rens. (Compte Rendu de Renseignement ndlr). Le fait que Rondot, homme ayant fait toute sa carrière dans les services secrets, laisse trainer ce genre de documents compromettants dans son armoire au moment où il doit être perquisitionné indique clairement que cette note n'était pas là par hasard. En fait, Rondot, selon tout vraisemblance, a cherché par cette note rédigée à postériori, à protéger ses arrières. Il y balance tout avec les éléments qui innocente plus ou moins Villepin et mettent en cause Gergorin comme l'auteur du montage.

Rondot est un homme de l'ombre. Pour le monde du renseignement, la note est limpide: Gergorin a monté un plan d'intox dans lequel Villepin a couru comme un niais en apperçevant le nom de Sarkozy. En fait la note innocente Villepin et blanchit Rondot: tout deux n'ont fait que leur travail habituel au cabinet noir: vérifier les rumeurs impliquant le président ou ses ennemis. La note serait donc déstinée à protéger Rondot du point de vue du renseignement, de la défense, de Villepin etc. Bref, de tout ce petit monde qui se tire dans les pattes. Car évidemment, Rondot sent le montage Gergorin a plein nez, voit que Villepin marche et n'a pas envie d'être le fusible quand l'affaire explosera.

Mais les journaux ne l'ont pas du tout comprise dans le langage "renseignement" mais dans le langage "politique". Ils ont courus (eux-aussi) sur le "fixation N. Sarkozy" donné à Rondot comme instruction par Villepin. C'est la raison pour laquelle Rondot se fendra d'un démentit officiel dans le Figaro.

Quoi qu'il en soit, cette note exprime, le plus probablement du monde, la vérité criante d'un officier de renseignement qu'on a cherché à manipuler: "on m'a jeté dans cette affaire pourrie et on m'a dit débrouillez-vous" (déclaration de Rondot)

Montage

En filigrane de cette note, apparaît en fait tout le montage de Gergorin.

-Charger Rondot de l'enquête: en impliquant des officiers des renseignements sur lesquels il a déjà enquêté. L'implication de Rondot est necessaire d'une part pour que l'affaire arrive sur le bureau de Chirac par le canal du ministère de la défense, d'autre part par les liens avec Villepin et la crédibilité dont il bénéficie.

-Empêcher que Rondot ne dévoile le contenu réel de son enquête auprès de MAM. Le nom du compagnon de MAM empêche Rondot de référer de son enquête à son supérieur hiérarchique. Le montage marche puisque Rondot sera chargé officiellement par le ministère de la défense de n'enquêter que sur le personnel de la défense et non sur les politiques. L'idée est que le même homme, Rondot, rendra des rapports séparés sur la même affaire par deux canaux différents: l'un est le ministère de la défense, l'autre est Dominique de Villepin qui s'excite sur Sarkozy. Les deux canaux arrivent tous deux sur le bureau du président Chirac. C'est la deuxième base d'une manoeuvre d'intoxication: l'information doit émaner de deux source différentes.

-Appâter Chirac sur une énorme affaire impliquant tous ses ennemis aussi bien en politique (Pasqua, Sarkozy, hommes politiques de gauche) qu'aux services secrets (a noter, le cas de Squarcini, numéro 2 sarkozien des RG que Sarko essaye de placer numéro un depuis son premier passage à l'Intérieur). Le tout reliant à deux noms: Gomez et Delmas. Tout l'intéret étant que Chirac cesse de soutenir son ami Forgeard pour la présidence d'EADS mais mieux encore, si Chirac faisait pression sur Forgeard pour que Delmas saute et que Gergorin l'ami de Villepin, garde son poste de vice-président d'EADS.

Enfin, une remarque de Villepin montre clairement que le montage émane d'un financier et non d'un politique: "Dominique de Villepin insiste sur le croisement des réseaux en dehors des clivages politiques." Pour un politique, en effet, on pense en droite/gauche. On est corrompu que lorsqu'on est au pouvoir et lorsque la droite gouverne, la gauche est dans l'opposition et vice-versa. Le politique est obligé de choisir un camp mais le financier, lui, paye les deux sans distinction. C'est le même qui paye la gauche quand la gauche gouverne et la droite quand la droite gouverne. Pour lui, les clivages politiques qui sont la base de la pensée de Villepin, n'existent pas: il y a le financier qui paye et le politique qui se laisse corrompre sans distinction. Le montage est donc clairement l'oeuvre d'un homme habitué à penser en terme de financier et non d'un politique qui aurait, même inconsciemment, réspécté les clivages en vigueure.

Autre détail impliquant plus encore Gergorin pour ceux qui aurait des doutes:
Rondot indique qu'au mois de mars 2004, un policier interpelle Lahoud (toujours criblé des dettes du Volter Fund) et trouve sur lui un papier signé Gergorin indiquant au supérieur de Lahoud chez EADS que Lahoud serait investit par Rondot d'une mission anti-terroriste et qu'on doit donc le laisser travailler tranquille à EADS sans trop lui demander de comptes (déclaration Rondot)
Rondot appelle Gergorin qui s'excuse et, 5 minutes plus tard, Rondot reçoit un appel de Villepin lui demandant de "sortir Lahoud de là". Il est évident que Gergorin manipule Villepin dans l'ombre et demande à Villepin de sortir de la mouise l'homme qui lui fournit les faux listings clearstream. Rondot indique en effet que Gergorin a présenté Imad Lahoud à dominique de Villepin "dans le cadre des ses travaux sur clearstream au départ de l'affaire."


L'enquête

Rondot mène l'enquête. D'abord il vérifie d'une façon très simple les numéros de compte de ceux des services-secrets qu'il connaît et qui sont ses amis. Il essaye tout naturellement de faire virer une somme sur un compte Crédit Lyonnais indiqué comme appartenant à un de ses amis: le compte n'existe pas.

Méfiant, il tente de tester les "capacités de pénétration d'Imad Lahoud": il en ressort convaincu que Lahoud est un très bon informaticien mais très sceptique sur la crédibilité des listings.

Nous sommes au mois d'avril 2004 et Rondot décide de faire part des ses doutes séparément à Gergorin et a Villepin. Villepin lui répond que si c'est un machination, on arrête tout de suite mais lui demande de continuer son enquête non plus pour vérifier si c'est vrai mais si c'est faux. Il est évident que Gergorin et Villepin ont eu une conversation téléphonique à ce sujet où Villepin a très probablement fait part de ses doutes à Gergorin. Gergorin doit donc chercher un moyen de relancer Villepin et de crédibiliser son montage de toute urgence.

Le 3 mai, le juge Van Ruymbeck reçoit la première lettre du corbeau dénonçant un énorme trafic financier liant des mafieux russes, des banques colombiennes, italiennes etc. (en fait exactement ce que Robert dénonce dans ses enquêtes) ainsi que deux personnes auxquels il s'intéresse dans l'affaire des frégates: Andrew Wang (intermédiaire des retrocommissions) et Alain Gomez, pédégé de Thomson de l'époque. Un «élément nouveau» attire le juge : Philippe Delmas, vice-président d'Airbus, aurait pris les rennes de «l'entreprise de corruption». Histoire de recentrer un peu car tout le monde commence à partir dans tous les sens.

Le juge va donc mettre Delmas en examen à un moment crucial: le 7 mai: jour d'inauguration du "hall Lagardère" où sera assemblé le futur airbus A380: le projet far qui va, c'est pratiquement sur, porter Forgeard et Delmas à la tête d'EADS dans 8 mois.

Le temps presse, d'autant que Forgeard marque de plus en plus de points: en septembre 2004 on ressortira des cartons LE projet Forgeard de fusion EADS-Thales et Chirac accentue la pression pour son ami auprès d'Arnaud Lagardère (le monde nous indique que Lagardère finira par céder en décembre 2004)

Défense insuffisante, apparament puisque le 14 juin, le juge Van Ruymbeck reçoit un cédérom: un listing de compte à Clearstream, sans aucun nom mais tout le monde devinera à qui sont censés appartenir ces comptes. On ressent quand même le besoin de le préciser avec une troisième lettre anonyme le 23 juin, celle-ci impliquant mot pour mot, tous les noms déjà cités.

Ca marche: après l'envoi du Cédérom, Villepin appelle Raffarin tout excité: "Ca y est, on le tiens. Sarko est fini. Si les journaux font leur travail et si ils ont des couilles, il ne survivra pas à cette affaire" ("la tragédie du président" de Franz-Olivier Giesbert)

Ah, les couilles de Villepin...

A force de vouloir des couilles, Villepin est en fait le couillon de l'affaire. Il est incapable de s'imaginer que c'est Gergorin qui monte tout depuis le début qui est le corbeau. Il voit donc l'affaire ressortir sur le bureau de Van Ruymbeck et il y croit plus que jamais. On est au pire moment de l'affrontement: celui où Sarko a décidé qu'il serait ministre ET président de l'UMP.

Pire encore pour les couilles de Villepin: comment admettre, lui, cerveau génial, animateur de l'ombre de coups tordus, lui grand poête et applaudis à l'ONU, comment admettre qu'il s'est fait manipulé et que d'un bout à l'autre, il n'a été qu'un petit pion minable dans une petite machination minable au nom d'une petite lutte de pouvoir minable au sein de Lagardère.

Malgré les différentes conclusion (de Rondot et de la DST à qui Villepin, depuis qu'il est ministre de l'Intérieur a demandé une enquête sur le même sujet) qui arrivent sur son bureau durant l'été 2004 et qui toutes impliquent Gergorin, le premier ministre s'accroche à ses couilles et s'enferme dans ses convictions.


Epilogues

Automne 2004, l'affaire sort dans la presse. Sarkozy ainsi que les autres sont rapidement blanchis. C'est tout bénéfice pour Sarko qui est forcément autant corrompu que n'importe quel homme politique mais qui, cette fois, a été la victime.

On a beaucoup repproché à Villepin et même à MAM de ne pas avoir informé Sarkozy ou les juges des enquête de Rondot et de leurs conclusions négatives. C'est un faux procès.
Pour MAM, surtout, elle qui n'a jamais eu sur son bureau d'enquêtes qui aurait concerné des hommes politiques (puisque son compagnon en faisait parti) mais uniquement les noms d'anciens des services secrets rapidement disculpés. Aucun intéret de les transmettre au juge donc. Si elle en avait eu connaissance, elle en aurait très probablement informé non pas Sarkozy, qui se croit déjà habilité a reçevoir tous les dossier des services secrets de la planête, mais bel et bien les juges, elle qui a toujours cherché à laisser à Van Ruymbeck l'accès aux dossiers.

A Villepin aussi c'est un mauvais procès. Quel homme sensé irait informer son pire ennemi qu'il mène une enquête secrete sur lui et, pire encore, que les conclusions de cette enquête le blanchisse totalement? Quand aux juges, il est normal que Villepin préfère laisser les juges enquêter sur Sarkozy: au mieux ils trouveront quelque chose (ce que Gergorin doit lui souffler à l'oreille), au pire, on aura calomnié et ça restera dans les esprits.

Concernant EADS, c'est encore plus drôle: Camus a été éjecté, Foregard a eu le poste, Gergorin a baissé de statut mais surtout Delmas, lui, a été complêtement éliminé, non pas par Gergorin mais par... les Allemands.
Et oui, les Allemands détiennent la moitié d'EADS et n'apprécient pas du tout Forgeard qui annonçait grand tambour qu'il voulait éjecter les Allemands de la double-direction. Delmas a été sacrifié durant les négociations extrèmement houleuse qui ont agité EADS au moment de la nomination de Forgead. Ils ont accepté Forgeard mais Delmas, lui, a du sauter.

Ayant fini d'éplucher les listings bidons envoyé par le corbeau, les juges cherchent désormais à auditionner tous les protagonistes pour savoir qui c'est. Rondot est auditionné le 28 mars 2006 (après avoir démissionné en fin d'année précédente) et la déposition sort dans le journal le monde. Au lieu d'avouer et de manoeuvrer dans le terrain que Rondot lui a laissé dans ses notes, Villepin, le couillu, dément tout de bloc et contredit Rondot.

Il suffisait de dire que oui, il avait mené une enquête dans le cadre d'un scandale pouvant toucher le président mais Villepin préfère démentir en bloc son rôle de poisson rouge tournant dans son petit bocal d'eau trouble et appaté par le nom de son rival. Il a du essayer à tout prix d'oublier cette affaire idiote et la partition de pigeon qu'il a du jouer, c'est la raison pour laquelle il préfère tout nier.

Et c'est ainsi que d'un petit enjeu minable, c'est toute la tête de l'Etat qui est atteinte.

Et c'est bien fait. La justice existe: rien de tout celà ne serait arrivé si tout ces gens ne s'étaient pas habitués à se tirer dans les pattes, à utiliser les services secrets pour monter des coups foireux, à se gaver de faux scandales,de complots, de paranoïa collective, de fric, à tous se corrompre les uns les autres... Couler aussi bêtement c'est ce qui pouvait leur arriver de pire. Si Sarkozy pouvait s'y mettre aussi en acceptant de devenir le premier ministre du Titanic, le tableau serait enfin parfait...

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