e Blog de Magog

Ne pas mélanger les plombs et les fusibles.

(Clearstream, épisode II)

 

Nous sommes dans la suite et réellement très loin de la fin. L'affaire Clearstream continue de rebondir encore et encore. Cet article peut être considéré comme une sorte d'ajustement à la première édition. Trop flatté par le destin qu'aucun élément nouveau ne soit venu infirmer par surprise, les conclusions de notre précédente enquète, nous allons tenter ici de passer la deuxième couche et de répondre aux nouvelles questions.

Situations:

L'explosion de l'affaire dans la presse et ses implications judiciaires rendent la situation explosive pour tous les membres qui y ont pris part. Chacun essaye donc de faire sauter ses collègues tout en se protégeant. Il est essentiel, pour essayer de savoir qui dit la vérité et qui raconte n'importe quoi, de préciser que les acteurs des services secrets semblent, eux, dire la vérité, à la différence des politiques.

Car tout ceux qui ont travaillé dans les services secrets ont l'habitude de se faire manipluler et de manipluler les sources (c'est la base du travail). Des gens comme Rondot ou de Bousquet (Patron de la DST), du fait de leur carrière, sont habitués à se protéger de ce genre de manipulations et savent comment mener une enquête pour éviter d'être les fusibles d'une affaire. On choisira donc de croire les versions de Rondot ou de la DST plutôt que celles de Gergorin, de Lahoud ou des Sarkozy et Villepin.

Rondot pense du point de vue des renseignements purs et il faut donc lire ses notes et ses affirmations dans ce sens.
Concernant Bousquet, il faut savoir que la DST est la petite fille de la Police Judiciaire. A la DST, donc, on ira pas informer un juge sans avoir monté un dossier complet et rassemblé des preuves. A fortiori, la DST connait le droit et la justice et ne se laisserait pas bêtement impliqué judiciairement dans une affaire.

Dans cette optique, la version de Bousquet, patron de la DST est très certainement vraie et en tout cas, forcément vérifiable sur base de preuves concrètes valables en justice.

Sarkozy est il un menteur ?

Sarkozy, lui, essaye de tirer la couverture à lui et de se faire passer pour une victime. Dans la réalité, il est effectivement une victime mais il ment pour en rajouter. Il antidate sa connaissance de l'affaire, affirme qu'il n'a pas été informé qu'on menait une enquête sur lui etc. En fait, il a été informé: par la DST et par le journaliste Stéphane Denis, dès l'été 2004. Si Sarkozy ment, c'est pour essayer de charger un peu plus la barque de Villepin.

La vérité est beaucoup trop complexe pour l'opinion publique. Comment expliquer qu'en fait, la victime était officieusement au courant mais qu'elle n'a rien dit en attendant que Villepin se plante et que les juges la blanchissent?

Gergorin est le corbeau

Celle là n'est même plus une question mais un fait. Dans l'absolu, Gergorin affirme qu'il n'est pas le corbeau mais qu'il est bien l'auteur des lettres anonymes envoyées au Juges Van Ruymbeck... Techniquement, le corbeau n'en est plus un puisqu'on sait qui c'est mais bon...

Toute l'idée de Gergorin est d'en rajouter sur la complexité de l'affaire, en rajouter sur la polémique, en gros, sur tout ce qui peut l'éloigner des spots. Et ça marche... l'affaire Clearstream va encore durer un bon moment et lui ne sera jamais judiciairement impliqué: Lahoud est un petit génie de l'informatique et il est fort peu probable que des gens de son niveau travaillent à la Police Judiciaire. Personne, si ce n'est dans le privé, ne serait capable de prouver informatiquement que c'est Lahoud qui a trafiqué les listings.
Mieux, si jamais on arrivait à le prouver, comment prouver ensuite que c'était sur ordre de Gergorin?

Si on était aux Etats-Unis, à la rigeur, on pourrait essayer de coincer Lahoud pour ses autres déboires judiciaires (cf notre article précédent) et passer un marché avec lui pour qu'il dénonce Gergorin mais en France, la justice ne marche pas comme cela.

les notes de Rondot

Pour Rondot, les notes semblent toute vraies même si beaucoup semblent rédigées à postériori. Le compte rendu de la fameuse réunion du 9 janvier 2004 (entre Rondot, Gergorin et Villepin) est réel mais rédigé après ladite réunion.

Ces notes sont essentielles. De nombreux acteurs du monde du renseignement sont étonnés que Rondot ait choisit de les conserver. Il semble qu'il l'ait fait pour deux raisons:

1) Pour se protéger. Et protéger ceux qui l'emploient, c'est à dire Chirac et Villepin. Ces notes sont manuscrites et à usage personel. Rondot ne s'attendait pas du tout à ce qu'elles tombent entre les mains des juges dans leur totalité. Elles donnent la vision de l'affaire par Rondot et, du point de vue des renseignements, elles innocentent complêtement Villepin et Chirac en les présentant comme manipulés par Gergorin.
Les journalistes (et les juges) n'ont pas su les lire dans cette optique et se sont crispés sur des éléments impliquant un Villepin manipulé qui ne fait que ce qu'il a l'habitude de faire: demander à Rondot de déméler des scandales impliquant des personnes (amis ou ennemis) proche du président de la république.
Les juges non plus ne savent pas les lire du point de vue des renseignements mais du point de vue de la Justice. Et en justice, ces notes ne constituent pas des preuves. En tout cas pas du moins sans la déposition de son auteur. Lui seul peut expliquer les sigles, les initiales, les noms de codes etc.

Pour Rondot, ces notes pouvaient tomber dans les mains des juges, il savait très bien qu'en cas de problème (l'enquête clearstream étant clairement une source potentiel de problème pour Rondot), les juges viendraient l'interroger sur ces notes et il n'aurait plus qu'à leur préciser la stricte vérité. Vérité car il aura pris soin, en professionel du renseignement, de mener son enquête de façon à ce que Villepin et Chirac ne soient pas touchés, et à ce que lui, en cas de problème, puisse dire la vérité sans que celà lui retombe dessus.

Et la vérité, il veut pouvoir la dire en ayant accès au dossier. C'est à dire en tant que témoin assisté, c'est pour obtenir ce statut qu'il a refusé de répondre aux juges lors de sa seconde convocation. Rondot veut savoir exactement ce qu'il y a dans le dossier, sur quoi il devra répondre et ce que les juges savent ou ne savent pas.

2) Il est nécessaire de se mettre à la place d'un professionel du renseignement pour savoir pourquoi il n'a pas détruit ces notes.
En tout cas, à la place d'un espion qui va prendre sa retraite. Ayant toute sa vie vécu dans le secret, protégé le pays dans l'ombre, résolu des affaires, évité des catastrophes, sauvé des otages, mais toujours dans le secret.

Aucun homme n'a envie de sombrer dans l'oubli après sa mort. Particulièrement pour les espions: ceux qui prennent leur retraite se trouvent pris d'une loghorrée soudaine qui les poussent à rédiger des mémoires, à se faire interviewer par des journalistes ou des historiens bref, à raconter. A raconter ce qu'ils ont vu et vécu et qu'ils n'ont jamais pu dire à personne et qui les a frustrés toute leur vie.

Dans le cas de "maîtres-espions" ils semblent avoir du mal à concilier cette envie de parler avec la discipline du secret qu'ils ont préservés tout leur vie. Le cas de Jacques Foccart, par exemple est significatif. Il accepte de se faire interviewer par un journaliste mais ne lui racontera pas le 10 millième de ce qu'il sait.
Pour Rondot c'est pareil. On imagine cet officier rédigeant ses notes personnelles et les enfermant dans une armoire blindée sur des centaines et des centaines d'affaires qu'on ne pourra comprendre qu'avec ces notes. Travail trop précieux, peut-être, dans un premier temps, avait il songé à les détruire mais à l'approche de la retraite, ça devient impossible. On a pas le droit, en temps qu'espion, de détruire de tels trésors.

Les espions et les historiens ont le même attachement pour les archives. Dans les deux professions, les archives sont des trésors et la destruction du moindre post-it est une perte inestimable du point de vue de l'histoire comme du point de vue du renseignement.
A noter aussi que sur le sujet de l'hitoire du renseignement, la France en est à ses débuts. L'histoire de l'espionnage n'intéresse pas les historiens français mais en revanche, elle intéresse beaucoup les espions et les militaires eux-mêmes. En fait, les principales recherches sur l'histoire des renseignements sont menés par des militaires et d'anciens espions (comme l'Amiral Pierre Lacoste par exemple).

Le Général Rondot sait à quel point ses notes sont précieuses (25 ans d'histoire des services secrets à très haut niveau) et entend les laisser, après sa retraite, au SHAT (Service Historique de l'Armée de Terre) sachant que ses papiers seront accessibles à d'anciens collègues militaires et espions et que ceux-ci pourront en bénéficier dans un premier temps et les déclassifier lorsque celà ne gênera plus personne (c'est à dire quand tout le monde sera mort). Il n'était pas du tout prévu qu'elles tombent entre les mains des juges, plus encore des journalistes pour une manipulation aussi bête que Clearstream.

 

D2V: le vil, multipliant les pains...

Sur les raisons qui ont poussé Dominique de Villepin à plonger aussi facilement dans la manipulations, on trouve de précieux enseignements dans le Livre de F-O Guisbert: la trégadie du président.

Le journaliste revient sur les débuts de Villepin avec Chirac et, en général, sur la façon qu'à Villepin de faire de la politique. Le principe Villepin, s'il existe, pourrait se résumer ainsi: soutenir celui qu'on veut couler. La dissolution de l'assemblée nationale (erreure politique mémorable) relève, elle aussi de ce principe.
Villepin a tout fait, depuis le début pour isoler Chirac. Il a éliminer, de l'entourage du président, tous les fidèles chiraquiens pour se rendre ainsi indispensable. La dissolution lui a permis d'éliminer de la chiraquie, un bon nombre de fidèles qui, d'une part n'ont pas été écoutés, d'autre part n'ont pas été élus et ont perdus leur mandat.

Villepin était le maître d'oeuvre du "cabinet noir" de l'Elysée. Cette officine chargé des "affaires". Guisbert nous dit que son travail était celui du pompier pyromane: entretenir, et grossir les affaires pour ensuite être l'homme providentiel qui sauve le président.

Autre précision fournie par Guisbert: Chirac est persuadé, à chaque fois qu'une affaire est montée contre lui qu'elle émane de... Sarkozy. En fait, le journaliste va plus loin et pour lui, c'est cette paranoïa sur Sarkozy qui explique la haine que lui voue le président. Or qui est le mieux placé pour entretenir ce genre de rumeures? Ca expliquerait aussi pourquoi c'est Villepin qui a demandé a insister auprès de Chirac pour que Sarkozy soit nommé ministre de l'Intérieur sous le premier gouvernement Raffarin. Toujours la technique du pompier pyromane: Sarkozy va monter et Villepin, l'homme qui a toujours défendu Chirac contre ce Sarkozy qui n'a céssé de monter des "affaires" contre le président, Villepin, lui, sera le seul rempart... C'est amusant d'ailleurs, Villepin a remplacé Sarkozy au ministère de l'Intérieur juste après son départ...

Une affaire contre Sarko, impliquant des ennemis de Chirac (à la DGSE, dans le monde politique: Séguin, Pasqua etc.) c'était trop beau pour être faux. Que Villepin y ait cru ou pas, il est évident que ce genre de bénédiction qui vous tombe dans les bras juste au bon momment (l'autre accumule les "victoires" sur la délinquance, le Conseil Français du Culte Musulman, la sécurité routière etc.) ça vaut le coup de creuser.

On creuse, on creuse, on y met tellement d'efforts, on ne regarde pas tellement on creuse. Et puis bêtement, on relève la tête, on a tellement creusé qu'on ne peut plus sortir du trou. La seule solution est donc de creuser encore et encore, en priant pour qu'au bout, on trouve quelque chose.

La Justice

C'était la meilleure diversion. A force d'entendre répéter "laissons la justice faire son travail", on finit par se dire que c'est encore la justice qui peut sauver tout le monde. Pas en faisant son travail mais en tapant dessus pour dévier l'opinion.

Et c'est donc le pauvre Van Ruymback qui en fera les frais. Lui aussi s'est fait piéger par Gergorin. Avril 2004, (au momment où Rondot commence à avoir de sérieux doutes sur l'implication de Gergorin et en fait part à Villepin), Gergorin, par l'intérmdiaire de son avocat, contacte Van Ruymbeck et lui dit qu'il a des révélations à faire dans l'histoire des frégates mais qu'il ne veut ni apparaître, ni témoigner...

Rendez vous est pris, Gergorin raconte son montage, qui est largement assez bien monté pour que Van Ruymbeck souhaite le vérifier. le dossier à déjà bien 15 ans et une piste comme Clearstream, ça ne se refuse pas. Mais nous sommes dans le monde judiciaire. Dans ce monde là, on a pas le droit de se mettre à enquêter sans preuves, sans écrits, sans papier à ajouter au dossier. Van Ruymbeck supplie Gergorin de témoigner ou au moins une petite déposition... Rien. Et c'est normal pour Van Ruymbeck, déjà deux "suicidés" dans l'affaire des frégates, le juge peut comprendre que celà inquiète les futurs témoins.

Comment fais-t-on dans ce genre de cas? Notons bien que dans les affaires financières, les témoins liés à la mafia ou au blanchiement qui se suicide c'est du genre courant. Ceux qui ont peur de parler aussi. Il y a donc une procédure parallèle, officieuse, qui permet au témoin de rester anonyme et au juge d'enquêter dans les règles. C'est le système du corbeau. Le juge demande à son témoin de lui envoyer une lettre anonyme qu'il pourra ajouter au dossier sans que son auteur soit menacé.

Et c'est ainsi que le juge Van Ruymbeck et son dossier des frégates deviennent les pires victimes de toute l'affaire Clearstream. Impliquer un petit juge très dérangeant pour non respect de la procédure, et le tour est joué: laissons donc la justice faire son travail. Trop content Pascal Clément, le garde de sceaux, qui sort d'un mutisme assourdissant pour crier, ô grand crime, que Van Ruymbeck n'a pas respecter la procédure. Pas un son sur l'affaire d' Outreau mais alors taper sur la justice pour faire diversion de l'affaire Clearstream, voilà du ministre qui se tue à la tâche.

Conclusions

Et bien non, aucune conclusion avant... 15 ans au bas mot. Sarkozy, DSK, etc. ont porté plainte pour dénonciation calomnieuse. Laissons la justice faire son travail. Le problème c'est qu'on ne peut pas juger une dénonciation comme "calomnieuse" dans que le dossier contenant la dénonciation n'est pas bouclé. En l'occurence, il faudra ici attendre rien de moins que de boucler le dossier des frégates pour pouvoir ouvrir celui de Clearstream. Avec le juge Van Ruymbeck mis en examen, ça risque de prendre longtemps.

En fait, il est probable que tous les deux ans, on ait des relans de cette affaire dans la presse, comme avec les frégates, jusqu'à ce que tout le monde soit mort ou qu'on prononce l'inévitable non lieu.

En attendant, les Français indiquent qu'ils en ont marre: de ne rien comprendre, d'être gouverné par des corrompus, d'être pris pour des cons et des boeufs... Il est beaucoup trop évident que toute cette clique n'attend qu'une chose pour rentrer en grace: la coupe du monde. Ah, la coupe salvatrice qui fera oublier à tout un peuple la corruption de ses dirigeants. Cette coupe oeucuménique où des noirs, des blancs, des beurs, tous français, portent fièrement les couleures de l'équipe de France et font vibrer tout l'héxagone.

Non seulement, on serait censé passer l'été à se gaver de bière et revenir beurré/bronzé en oubliant de voter le Pen mais, pire encore, on est censé imaginé que l'équipe de France a une chance de gagner...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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